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Si l'homme est ce qu'il est, la mauvaise
foi est à tout jamais impossible et la franchise cesse d'être son idéal pour
devenir son être; mais l'homme est-il ce qu'il est et, d'une manière
générale, comment peut-on être ce qu'on est, lorsqu'on est comme
conscience d'être ? Si la franchise ou sincérité est une valeur universelle,
il va de soi que sa maxime «il faut être ce qu'on est» ne sert pas
uniquement de principe régulateur pour les jugements et les concepts par
lesquels j'exprime ce que je suis. Elle pose non pas simplement un idéal du
connaître mais un idéal d'être, elle nous propose une adéquation
absolue de l'être avec lui-même comme prototype d'être. En ce sens il faut
nous faire être ce que nous sommes. Mais que sommes-nous donc
si nous avons l'obligation constante de nous faire être ce que nous sommes,
si nous sommes sur le mode d'être du devoir être ce que nous sommes ?
Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop
précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu
trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux
expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du
client, enfin le voilà qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la
rigueur inflexible d'on ne sait quel automate, tout en portant son plateau
avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre
perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu'il rétablit
perpétuellement d'un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa
conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme
s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et
sa voix même semblent des mécanismes; il se donne la prestesse et la
rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc
joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il
joue à être garçon de café. |