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Lorsqu'on se refuse à admettre le caractère interchangeable
des idées, le sang coule…Sous les résolutions fermes se dresse un poignard:
les yeux enflammés présagent le meurtre. Jamais esprit hésitant, atteint
d'hamlétisme, ne fut pernicieux: le principe du mal réside dans la tension
de la volonté, dans l'inaptitude au quiétisme, dans la mégalomanie
prométhéenne d'une race qui crève d'idéal, qui éclate sous ses convictions
et qui, pour s'être complu à bafouer le doute et la paresse - vice plus
noble que toutes les vertus - s'est engagée dans une voie de perdition, dans
l'histoire, dans ce mélange indécent de banalité et d'apocalypse.… Les
certitudes y abondent: supprimez-les, supprimez surtout leurs conséquences:
vous reconstituez le Paradis. Qu'est-ce que la chute sinon la poursuite
d'une vérité et l'assurance de l'avoir trouvée, la passion pour un dogme,
l'établissement dans un dogme? Le fanatisme en résulte - tare capitale qui
donne à l'homme le goût de l'efficacité, de la prophétie de la terreur -
lèpre lyrique par laquelle il contamine les âmes, les soumet, les broie ou
les exalte… N'y échappent que les sceptiques (ou les fainéants et les
esthètes), parce qu'ils ne proposent rien parce que - vrais bienfaiteurs de
l'humanité - ils en détruisent les partis pris et en analysent le délire.
Je me sens plus en sûreté auprès d'un Pyrrhon que d'un Saint Paul, pour la
raison qu'une sagesse à boutades est plus douce qu'une sainteté déchaînée.
Dans un esprit ardent on retrouve la bête de proie déguisée: on ne saurait
trop se défendre des griffes d'un prophète… Que s'il élève la voix, fût-ce
au nom du ciel, de la cité ou d'autres prétextes, éloignez-vous en: satyre
de votre solitude, il ne vous pardonne pas de vivre en deçà de ses vérités
et de ses emportements: son hystérie, son bien, il veut vous le faire
partager, vous l'imposer et vous défigurer. Un être possédé par une croyance
et qui ne chercherait pas à la communiquer aux autres est un phénomène
étranger à la terre, où l'obsession du salut rend la vie irrespirable.
Regardez autour de vous: partout des larves qui prêchent; chaque institution
traduit une mission; les mairies ont leur absolu comme les temples;
l'administration, avec ses règlements, - métaphysique à l'usage des singes…
Tous s'efforcent de remédier à la vie de tous: les mendiants, les incurables
même y aspirent: les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de
réformateurs. L'envie de devenir source d'événements agit sur chacun comme
un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société - un enfer de
sauveurs! Ce qu'y cherchait Diogène avec sa lanterne, c'était un
indifférent.
Il me suffit d'entendre quelqu'un parler sincèrement d'idéal, d'avenir, de
philosophie, de l'entendre dire «vous» avec une inflexion d'assurance,
d'invoquer les «autres» et s'en estimer l'interprète - pour que je le
considère comme mon ennemi. J'y vois un tyran manqué, un bourreau
approximatif, aussi haïssable que les tyrans, que les bourreaux de grande
classe. C'est que toute foi exerce une forme de terreur, d'autant plus
effroyable que les «purs» en sont les agents. On se méfie des finauds, des
fripons des farceurs; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes
convulsions de l'histoire; ne croyant en rien, ils ne fouillent pas vos
cœurs, ni vos arrière-pensées; ils vous abandonnent à votre nonchalance, à
votre désespoir ou à votre inutilité; l'humanité leur doit le peu de moments
de prospérité qu'elle connut: ce sont eux qui sauvent les peuples, que les
fanatiques torturent et que les «idéalistes» ruinent. Sans doctrine, ils
n'ont que des caprices et des intérêts, des vices accommodants, mille fois
plus supportables que les ravages provoqués par le despotisme à principes;
car tous les maux de la vie viennent d'une conception de la vie. Un homme
politique accompli devrait approfondir les sophistes anciens et prendre des
leçons de chant; - et de corruption…
Le fanatique, lui, est incorruptible: si pour une idée, il peut tout aussi
bien se faire tuer pour elle; dans les deux cas, tyran ou martyr, c'est un
monstre. Point d'êtres plus dangereux que ceux qui ont souffert pour une
croyance: les grands persécuteurs se recrutent parmi les martyrs auxquels on
n'a pas coupé la tête. Loin de diminuer l'appétit de puissance, la
souffrance l'exaspère; aussi l'esprit se sent-il plus à l'aise dans la
société d'un fanfaron que dans celle d'un martyr; et rien ne lui répugne
tant que ce spectacle où l'on meurt pour une idée… Excédé du sublime et du
carnage, il rêve d'un ennui de province à l'échelle de l'univers, d'une
Histoire dont la stagnation serait telle que le doute s'y dessinerait comme
un événement et l'espoir comme une calamité.
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